Tout le monde a dû penser, au moins une fois, à écrire une lettre à la personne qu’il ou elle deviendrait dans l’avenir. Le processus est simple et bien connu. Vous prenez un bout de papier, rédigez ce qui vous passe par la tête, puis vous cachetez le tout. Quinze, vingt ou trente ans plustard, vous ouvrez l’enveloppe et recevez un message directement du passé. « Coucou, c’est moi! As-tu réussi à devenir dentiste finalement? » Tout le monde y pense, mais presque personne ne le fait. Intuitivement, nous semblons comprendre que nous aurions peu de chose en commun avec ce correspondant fantôme. Vous partagez le même code génétique, les mêmes parents, la même enfance que cette personne qui vous parle, mais le temps qui vous sépare rend la compréhension mutuelle virtuellement impossible. C’est le drame avec lequel les historiens sont aux prises à tous les jours. Les archives vous parlent mais, tenterez comme vous voudrez, vous ne pourrez jamaisêtre là et voir le monde à travers les yeux d’une personne ayant vécu au XIXe siècle. C’est aussi le drame des auteurs de science-fiction. Ils ont beau tenter de parler du futur, ils finissent toujours par nous parler d’eux-mêmes et de leur présent.
Pourquoi ce long préambule? Parce qu’aujourd’hui j’ai vu le futur, à tout le moins un futur possible, et que je tente de le comprendre. J’essaie, mais je sais que je n’y arriverai pas. D’autres, et des plus costauds, s’y sont cassé les dents. Dans son essai Walking, écrit en 1862, le philosophe Henri David Thoreau s’est aventuré, brièvement, à imaginer ce que serait la vie pour les humains du futur qui, contrairement à lui, n’auraient pas accès à une nature sauvage située à quelques minutes de marche du portique de leur maison. Pour lui, conscient d’appartenir à l’unedes dernières générations d’humains qui pourraient, véritablement, être seuls en forêt, le futur était un cauchemar. En un sens très réel, son cauchemar est aujourd’hui notre réalité. Plusde la moitié de l’humanité vit en ville et la proportion ne fait que s’accroître. Le lien vital que Thoreau voyait entre les humains et la nature sauvage, non domestiquée, imprévisible et glorieuse ne s’avère, pour le dire crûment, pas si vital que ça. Ne vous méprenez pas, nous recherchons toujours un lien avec la nature, mais ce n’est pas celui que Thoreau envisageait, et c’est pour cette raison qu’il n’a pas été capable de comprendre ce qu’allait être la vie des habitants du XXe ou du XXIe siècle. Il voyait seulement ce que nous nous apprêtions à perdre. Naïvement, il pensait que nous nous sentirions comme des campagnards du XIXe siècle téléportés dans une ville du futur. Non seulement notre vie a changé, mais notre manière d’être et notre imaginaire ont, eux aussi changé. Nous pouvons être nostalgiques du passé (un passé que nous ne connaitrons jamais véritablement) ou nous pouvons apprendre à apprécier le présent, et notre étrange lien à la nature, en leurs propres termes. Je suggère la seconde option car, comme je l’ai dit, aujourd’hui on m’a ouvert une fenêtre sur le futur et je commence sérieusement à me sentir comme le pauvre Thoreau secouant la tête devant un futur imaginé.
C’est bien connu, le futur existe aujourd’hui dans les rues de Tokyo. Quand les designers nord-américains veulent savoir de quoi la mode aura l’air dans cinq ans en Amérique, ils vont voir ce que portent les adolescentes japonaises. Et que portent-elles aujourd’hui? La trame sonore d’une forêt. Vous voyez, même les mots du futur n’ont pas de sens pour nous, pauvres habitants du présent. Voici le coup de génie (ou l’idée totalement absurde… les deux sontsouvent très proches) qu’a eu une équipe de chercheurs de l’Université de Tokyo. Comme beaucoup avant eux, ils ont compris que le respect de l’environnement passe par le développement d’unlien conscient et respectueux avec la nature. Mais au lieu de supposer que ce lien existe, ou se crée, de la même manière pour tout le monde et à toutes les époques (une idée que Thoreau et nous-mêmes avons hérité du romantisme allemand) ils ont pris une approche radicalement différente. Au lieu de tenter de reproduire quelque forme de nature que ce soit, comme le tentent les technologies anciennes du zoo ou du parc, ils se sont plutôt intéressés à des représentations plus abstraites de la nature, en particulier ses sons, pour se glisser dans l’expérience des jeunes technophiles. Par un réseau de microphones installés dans la forêt universitaire du Chichibu, située à 90 km au nord-ouest de Tokyo, les sons de la forêt sont retransmis, en direct, à ceux et celles qui veulent d’immerger dans la « beauté bioacoustique » de la forêt en temps réel. Une pâle simulation? Un gadget? Direz-vous. Peut-être que oui, peut-être que non. Quand le professeur Kaoru Saito,uncollaborateur au projet, m’a passé une oreillette pour que j’écoute le son d’un ruisseau en temps réel, je dois dire que je suis resté un peu perplexe. Cela sonnait étrangement comme de la friture. Mais je crois que c’est parce que j’aborde encore cette expérience avec le mauvais cadre de référence. Le professeur Saito et ses collègues ne promettent pas une visite de la forêt à travers cette technologie, ils cherchent à fournir une expérience, un sens de la forêt, qui sont des choses totalement différentes. Prenez quelques instants pour réfléchir sur la photo de la jeune fille que j’ai jointe à ce texte. Elle porte une robe-interface qui traduit les signaux bioacoustiques de laforêt du Chichibu en signaux lumineux. Les points lumineux varient au gré des variations de fréquence et de volume des sons de la forêt en temps réel. De manière très concrète, la jeune fille est « branchée » sur la forêt en permanence avec ce vêtement. « Et en plus » me dit le professeur Saito, « l’empreinte que sa présente laisse sur la forêt du Chichibu est nulle! »
J’aimerais avoir 100 pages pour m’étendre sur la signification d’une telle robe pour notre compréhension des imaginaires forestiers en émergence. Mais franchement, j’en suis encore à me faire une tête là-dessus. Il y a là quelque d’extrêmement facile à juger ou à balayer du revers de la main. Après tout, la communication entre notre présent et ce futur possible est une tâcheardue. Mais ce serait de la paresse intellectuelle de ne pas essayer. Cette paresse est compréhensible, même mon penseur fétiche Henri David Thoreau y a succombé. Mais je crois que nous pouvons faire mieux.
Je vous laisse sur cette image, qui peut possiblement résonner davantage auprès des amateurs d’histoire forestière. L’équipe des professeurs Kobayashi et Saito ne se contente pas d’alimenter les robes de Tokyo en signaux bioacoustiques en temps réel. Ils conservent tous ces signaux qui s’accumulent dans des archives depuis maintenant 15 ans. Leur but est de ramasser au moins un siècle de données. Ainsi, les citadins, un jour, pourront peut-être non seulementchoisir la forêt au rythme de laquelle ils veulent vibrer au cours de la journée, mais pourront aussi choisir le rythme bioacoustique de quelle époque ils voudront manifester!
Entre vous et moi, cette rencontre, à elle seule, valait le déplacement.
Dans la photo de groupe, vous trouverez de gauche à droite : Kaoru Saito, Professeur à l’Université de Tokyo; Mashahiro Iwaoka, Professeur à l’Université d’agriculture et technologie de Tokyo; et Akio Fujiwara, professeur à l’Université de Tokyo. Le projet Cyberforest et ses multiples initiatives pour rendre la forêt présente à une population qui en est coupée, possède un site internet, mais uniquement en japonais… www.cyberforest.jpune série de liens a été mise en ligne spécialement pour le congrès de l’IUFRO, par contre : http://cyberforest.nenv.k.u-tokyo.ac.jp

