vendredi 8 octobre 2010

La croissance verte…

Trois jours avant le début de la 23ième conférence de l’IUFRO, les participants ont reçu un message spécial des organisateurs : des mesures de sécurité spéciales seraient ajoutées à la cérémonie d’ouverture car le Président de la République de Corée, Lee Myung-bak, venait de confirmer sa participation à l'événement. Si le discours prononcé ce matin par le Président Lee n’est pas venu changer les grandes orientations de cette conférence, il a toutefois contribué à les affirmer de manière claire et nette : la Corée se fait aujourd'hui porteuse du paradigme de la « croissance verte globale ».

Il faut dire que ce pays possède une histoire forestière toute indiquée pour servir de vitrine au capitalisme vert qui est entrevu, par l’ONU, comme la voie de l’avenir pour les pays en développement. Après avoir subi les déprédations du Japon, qui a annexé la Corée en 1910 et s’en est servi comme puits de ressources naturelles de manière indiscriminée, la Corée a subit l’une des guerres les plus dévastatrices du XXe siècle (1950-1953). Non seulement ces violences ont-elles dévasté les massifs forestiers de la péninsule, mais ils on laissé la population coréenne dans une pauvreté telle que, 20 ans après la fin de la guerre de Corée, plus d’un million d’hectares de forêts disparaissaient annuellement simplement parce que la population n’avait pas d’autre source de combustible que le bois qu’ils récoltaient sur les terres publiques. Puis, en deux générations, le miracle – ou du moins ce qui nous fut aujourd’hui présenté comme un miracle par les différentes personnes ayant pris la parole – survint. En trente ans, la Corée du sud devint une puissance technologique et industrielle, en outre dans le secteur des pâtes et papiers, mais elle parvint à ce niveau de développement enreboisant son territoire. Forêts urbaines dans la mégapole de Séoul, exploitations intensives pour produire du bois de chauffage dans les milieux ruraux (doublées d’un programme subventionnant les briquettes de charbon comme combustible domestique), création d’aires de conservation malgré les pressions démographiques : la Corée est convaincue que son expérience peut faire école. On parle ici de « leadership vert » dans la lutte contre le réchauffement climatique.

Ce sont les contours de ce « leadership vert » et de cette « croissance verte » qui serviront, de toute évidence, de fil conducteur aux interventions tout au long de cette semaine. De ma fenêtre d’hôtel, je peux voir les gratte-ciels qui servent de sièges sociaux à des géants de la haute technologie comme Yahoo!, Oracle et Samsung. Comme le dit Ko Un, le poète coréen qui a prononcé la conférence plénière d’aujourd’hui, il semble possible, ici, de concilier les « joies de l’industrialisation avancée » et la restauration d’un équilibre entre les humains et leur milieu naturel. Mais est-il possible de concevoir, comme le voudrait le Président coréen, une croissance verte qui ne laisse personne derrière? Le reboisement de la Corée est dû en bonne partie, certes, dans une amélioration considérable de la gestion des forêts au sud de la zone démilitarisée (les forêts de la Corée du Nord sont toujours une catastrophe). Mais ce reboisement coïncide aussi avec l’extension de l’industrie forestière coréenne au-delà de ses frontières. C’est le bois de pays asiatiques moins bien nantis qui alimente les moulins à papier. Ce sont les forêts du Vietnam, du Myanmar et de Bornéo qui sont coupées pour enlever de la pression sur les millions d’hectares de forêt en phase de récupération de la Corée du Sud.

En un mot, en deux générations la Corée a prouvé que croissance fulgurante et reforestation peuvent aller de pair. Mais la croissance vertepour tous exposée aujourd’hui par le président de la République semble, elle, passablement plus difficile à atteindre.

Un régime forestier mondial?

Le décalage horaire maîtrisé et les festivités d’ouverture passées, nous entrons aujourd’hui de plein pied dans le programme scientifique de la conférence. Dans la salle où je me trouve, un membre de l’auditoire s’enflamme durant la période de questions : « Que faisons-nous ici? » dit-il, « nous collaborons dans nos recherches, mais en bout de ligne nous nous trouvons toujours seuls face à nos gouvernements, qui font ce qu’ils veulent. » Malgré son ton polémique, cette

boutade soulevait un paradoxe facilement perceptible en foresterie aujourd’hui : les problèmes auxquels nous faisons face sont de plus en plus globaux, alors que les véritables moyens d’action demeurent dépendants des intérêts nationaux. Le chercheur exaspéré réagissait à un avant-midi de présentations qui se concluaient toutes sur une note sombre et connue : après des décennies de déclarations, de conventions, de forums, de plans d’action, et que sais-je d’autres « outils » internationaux créés pour encadrer la gestion des forêts mondiales, il n’existe toujours pas de régime de gouvernance globale des forêts qui soit le moindrement contraignant pour les États. Pourtant, les problèmes forestiers auxquels nous (et les générations à venir) faisons face sont d’une ampleur globale. Laissée entre les mains des États, la lutte à la déforestation, par exemple, progresse à pas de tortue. Entre 1990 et aujourd’hui la perte nette mondiale de territoire forestier est passée de 16 millions d’hectares à 12 million d’hectares. Pas exactement des résultats éclatants, surtout si l’on considère qu’une partie de ce ralentissement est due à la prolifération de plantations de monoculture; comme c’est le cas au Chili, qui affiche un bilan de reforestation positif. Bref, fusaient de toutes parts des affirmations insistant sur le fait que nous vivons une « crise de la gouvernance forestière globale », que le régime forestier qui est ébauché dans tous les forums internationaux organisés et maintenus à grands frais est en fait un « non-régime » de « non-gouvernance ». Les standards internationaux seraient, en définitive, trop faibles et trop flous pour véritablement influencer les politiques nationales.

Il est facilement possible de s’entendre sur la nécessité de nous doter de balises communes, internationales et claires sur ce qu’un pays peut ou ne peut pas faire avec ses forêts. Il semblait même aller de soi pour les participants que l’ONU serait un bon gardien de ces normes. Mais un système légal appuyé par des sanctions? Des droits universaux de la nature protégés au même titre que les droits humains à l’échelle internationale? Jusqu’ici la gestion des forêts a généralement été abordée comme une question à savoir si elle est une ressource de l’État ou une ressource collective de l’humanité. Mais cette vision d’un régime forestier global ouvre la porte à une autre éthique : celle du droit inaliénable de la nature à être protégée. La Bolivie a proposé à cet égard une « Déclaration universelle des droits de la Terre Mère » et l’Équateur a entériné, dans sa nouvelle constitution, le principe quequiconque (équatorien ou non) a le droit de poursuivre le gouvernement pour non-respect de la nature.

Deux images du futur de la gouvernance mondiale des forêts semblent émerger ici. D’un côté, une sorte de « tribunal mondial pour les crimes contre la nature » devant lequel les compagnies délinquantes et les États irresponsables sont sanctionnés. De l’autre, un régime de certification volontaire (style FSC) où ce sont, en définitive, les consommateurs qui deviennent les arbitres des pratiques qui sont acceptables ou non. La première voie donne des droits inaliénables et universels à la nature. Ces droits, comme une constitution, sont affirmés, puis ensuite défendus. La seconde approche, au contraire, valide et renégocie co

nstamment les droits de la nature en fonction de la réponse du marché : une certification trop permissive perd de sa crédibilité auprès du public et une certification trop sévère fait monter le coût au-delà de ce que le consommateur est prêt à payer pour consommer de manière éthique. Dans un cas comme dans l’autre, on peut s’attendre à ce que la gouvernance mondiale prenne des formes passablement différentes de la gouvernance étatique des forêts…

Valeur ajoutée

Après ces austères réflexions sur la gouvernance mondiale des forêts, un passage bien mérité au kiosque installé par l’institut Ganwon-do, qui travaille à la mise en valeur des produits forestiers non-ligneux de la province coréenne du Ganwon. Cet institut a eu la bonne idée de faire fermenter à peu près toutes les plantes de cette forêt pour voir quel genre d’alcool ça donnerait… Le résultat? Le Songi Ju, un vin fait avec un champignon forestier ; le Dur Dur, un vin tiré d’une racine de la famille du ginseng et… du « vin vin » à base de raisins forestiers sauvages. Voilà de la vraie science appliquée! Sur la photo : le kiosque, les bouteilles, et notre hôtesse.


Cette forêt vous va à ravir

Tout le monde a dû penser, au moins une fois, à écrire une lettre à la personne qu’il ou elle deviendrait dans l’avenir. Le processus est simple et bien connu. Vous prenez un bout de papier, rédigez ce qui vous passe par la tête, puis vous cachetez le tout. Quinze, vingt ou trente ans plustard, vous ouvrez l’enveloppe et recevez un message directement du passé. « Coucou, c’est moi! As-tu réussi à devenir dentiste finalement? » Tout le monde y pense, mais presque personne ne le fait. Intuitivement, nous semblons comprendre que nous aurions peu de chose en commun avec ce correspondant fantôme. Vous partagez le même code génétique, les mêmes parents, la même enfance que cette personne qui vous parle, mais le temps qui vous sépare rend la compréhension mutuelle virtuellement impossible. C’est le drame avec lequel les historiens sont aux prises à tous les jours. Les archives vous parlent mais, tenterez comme vous voudrez, vous ne pourrez jamaisêtre là et voir le monde à travers les yeux d’une personne ayant vécu au XIXe siècle. C’est aussi le drame des auteurs de science-fiction. Ils ont beau tenter de parler du futur, ils finissent toujours par nous parler d’eux-mêmes et de leur présent.

Pourquoi ce long préambule? Parce qu’aujourd’hui j’ai vu le futur, à tout le moins un futur possible, et que je tente de le comprendre. J’essaie, mais je sais que je n’y arriverai pas. D’autres, et des plus costauds, s’y sont cassé les dents. Dans son essai Walking, écrit en 1862, le philosophe Henri David Thoreau s’est aventuré, brièvement, à imaginer ce que serait la vie pour les humains du futur qui, contrairement à lui, n’auraient pas accès à une nature sauvage située à quelques minutes de marche du portique de leur maison. Pour lui, conscient d’appartenir à l’unedes dernières générations d’humains qui pourraient, véritablement, être seuls en forêt, le futur était un cauchemar. En un sens très réel, son cauchemar est aujourd’hui notre réalité. Plusde la moitié de l’humanité vit en ville et la proportion ne fait que s’accroître. Le lien vital que Thoreau voyait entre les humains et la nature sauvage, non domestiquée, imprévisible et glorieuse ne s’avère, pour le dire crûment, pas si vital que ça. Ne vous méprenez pas, nous recherchons toujours un lien avec la nature, mais ce n’est pas celui que Thoreau envisageait, et c’est pour cette raison qu’il n’a pas été capable de comprendre ce qu’allait être la vie des habitants du XXe ou du XXIe siècle. Il voyait seulement ce que nous nous apprêtions à perdre. Naïvement, il pensait que nous nous sentirions comme des campagnards du XIXe siècle téléportés dans une ville du futur. Non seulement notre vie a changé, mais notre manière d’être et notre imaginaire ont, eux aussi changé. Nous pouvons être nostalgiques du passé (un passé que nous ne connaitrons jamais véritablement) ou nous pouvons apprendre à apprécier le présent, et notre étrange lien à la nature, en leurs propres termes. Je suggère la seconde option car, comme je l’ai dit, aujourd’hui on m’a ouvert une fenêtre sur le futur et je commence sérieusement à me sentir comme le pauvre Thoreau secouant la tête devant un futur imaginé.

C’est bien connu, le futur existe aujourd’hui dans les rues de Tokyo. Quand les designers nord-américains veulent savoir de quoi la mode aura l’air dans cinq ans en Amérique, ils vont voir ce que portent les adolescentes japonaises. Et que portent-elles aujourd’hui? La trame sonore d’une forêt. Vous voyez, même les mots du futur n’ont pas de sens pour nous, pauvres habitants du présent. Voici le coup de génie (ou l’idée totalement absurde… les deux sontsouvent très proches) qu’a eu une équipe de chercheurs de l’Université de Tokyo. Comme beaucoup avant eux, ils ont compris que le respect de l’environnement passe par le développement d’unlien conscient et respectueux avec la nature. Mais au lieu de supposer que ce lien existe, ou se crée, de la même manière pour tout le monde et à toutes les époques (une idée que Thoreau et nous-mêmes avons hérité du romantisme allemand) ils ont pris une approche radicalement différente. Au lieu de tenter de reproduire quelque forme de nature que ce soit, comme le tentent les technologies anciennes du zoo ou du parc, ils se sont plutôt intéressés à des représentations plus abstraites de la nature, en particulier ses sons, pour se glisser dans l’expérience des jeunes technophiles. Par un réseau de microphones installés dans la forêt universitaire du Chichibu, située à 90 km au nord-ouest de Tokyo, les sons de la forêt sont retransmis, en direct, à ceux et celles qui veulent d’immerger dans la « beauté bioacoustique » de la forêt en temps réel. Une pâle simulation? Un gadget? Direz-vous. Peut-être que oui, peut-être que non. Quand le professeur Kaoru Saito,uncollaborateur au projet, m’a passé une oreillette pour que j’écoute le son d’un ruisseau en temps réel, je dois dire que je suis resté un peu perplexe. Cela sonnait étrangement comme de la friture. Mais je crois que c’est parce que j’aborde encore cette expérience avec le mauvais cadre de référence. Le professeur Saito et ses collègues ne promettent pas une visite de la forêt à travers cette technologie, ils cherchent à fournir une expérience, un sens de la forêt, qui sont des choses totalement différentes. Prenez quelques instants pour réfléchir sur la photo de la jeune fille que j’ai jointe à ce texte. Elle porte une robe-interface qui traduit les signaux bioacoustiques de laforêt du Chichibu en signaux lumineux. Les points lumineux varient au gré des variations de fréquence et de volume des sons de la forêt en temps réel. De manière très concrète, la jeune fille est « branchée » sur la forêt en permanence avec ce vêtement. « Et en plus » me dit le professeur Saito, « l’empreinte que sa présente laisse sur la forêt du Chichibu est nulle! »

J’aimerais avoir 100 pages pour m’étendre sur la signification d’une telle robe pour notre compréhension des imaginaires forestiers en émergence. Mais franchement, j’en suis encore à me faire une tête là-dessus. Il y a là quelque d’extrêmement facile à juger ou à balayer du revers de la main. Après tout, la communication entre notre présent et ce futur possible est une tâcheardue. Mais ce serait de la paresse intellectuelle de ne pas essayer. Cette paresse est compréhensible, même mon penseur fétiche Henri David Thoreau y a succombé. Mais je crois que nous pouvons faire mieux.

Je vous laisse sur cette image, qui peut possiblement résonner davantage auprès des amateurs d’histoire forestière. L’équipe des professeurs Kobayashi et Saito ne se contente pas d’alimenter les robes de Tokyo en signaux bioacoustiques en temps réel. Ils conservent tous ces signaux qui s’accumulent dans des archives depuis maintenant 15 ans. Leur but est de ramasser au moins un siècle de données. Ainsi, les citadins, un jour, pourront peut-être non seulementchoisir la forêt au rythme de laquelle ils veulent vibrer au cours de la journée, mais pourront aussi choisir le rythme bioacoustique de quelle époque ils voudront manifester!

Entre vous et moi, cette rencontre, à elle seule, valait le déplacement.

Dans la photo de groupe, vous trouverez de gauche à droite : Kaoru Saito, Professeur à l’Université de Tokyo; Mashahiro Iwaoka, Professeur à l’Université d’agriculture et technologie de Tokyo; et Akio Fujiwara, professeur à l’Université de Tokyo. Le projet Cyberforest et ses multiples initiatives pour rendre la forêt présente à une population qui en est coupée, possède un site internet, mais uniquement en japonais… www.cyberforest.jpune série de liens a été mise en ligne spécialement pour le congrès de l’IUFRO, par contre : http://cyberforest.nenv.k.u-tokyo.ac.jp

Journée sous la pluie




Ce sera une version allégée du carnet pour aujourd'hui. Hier nous étions invités à visiter une station d'éducation et deux aires de conservation: le parc de la forêt Odaesan et le temple bouddhiste de Woljeonga, situés à environ 100km à l'est de Séoul. Ce fut un programme extrêmement intéressant, mais noyé par des pluies diluviennes. Ci joint, deux photos de notre excursion... pour donner une idée de l'ambiance. Comme l'a dit notre conférencier, qui tentait vaillamment de donner une conférence sur la structure de la végétation du Mont Odae sous la pluie, "ne soyez pas déçus de ne pas avoir vu le tigre que vouliez voir dans la forêt... soyez plutôt heureux d'entendre les oiseaux qui chantent parce que tigre n'est pas là..." Il paraît que c'est une blague que se racontent les conseravationnistes en Asie: vous aménagez la forêt en fonction d'un objectif, et c'est quelque chose d'autre qui pousse, vous recréez des écosystèmes propices au tigre, et ce sont les oiseaux qui viennent. Vous préparez une conférence en plein air à une semaine du début de la saison des typhons et... vous avez de la pluie toute la journée. Étrange comment la nature fait les choses parfois...
N'empêche, des points pour les organisateurs de cette sortie qui, coûte que coûte, ont insisté pour que nous fassions chaque activité au programme, jusqu'au jeu où il fallait serrer la main à trois étrangers et faire connaissance. Je peux vous assurer que les personnes avec les plus grands parapluies ont été les plus populaires!

Des mondes entre parenthèses

Les forestiers sont bien conscients aujourd’hui que l’un des défis majeurs de leur discipline consiste à trouver des méthodes et des approches à leur travail qui tiennent compte de l’incroyable diversité culturelle des habitants et des usagers des forêts. Ils doivent en partie cette prise de conscience à leur collègue Jack Westoby, l’un de leurs vénérables ancêtres britannique, qui, apparemment, a eu le bon sens d’affirmer que la foresterie serait sociale, ou elle ne serait pas.

Bien sûr, ce problème (dans le bon sens de défi stimulant) de la diversité culturelle est bien connu des anthropologues. Nous en faisons notre pain et notre beurre depuis près d’un siècle et demi maintenant et nos ancêtres parfois plus ou moins vénérables, les explorateurs et missionnaires qui ont parcouru le globe et qui nous ont laissé leurs récits de voyages, avaient compris la complexité de comprendre et de dialoguer avec l’ « Autre » bien avant que notre discipline ne se structure en science.

Nous partageons donc ce défi en commun, mais après avoir passé une journée dans des séances sur la diversité des éthiques forestières et des savoirs environnementaux traditionnels, je constate que la gamme des options envisagées par les forestiers pour intégrer cette diversité à leur pratique entre parfois dans des territoires peu prisés par les anthropologues. Dans l'esprit de scientificité qui anime cette conférence et mes conversations avec mes amis forestiers, permettez-moi un petit diagramme pour m’expliquer :

Comme son étiquette le laisse entendre, la perspective qui considère la différence culturelle comme une « altérité radicale » voit les humains comme vivant dans des « mondes » différents. Ce n’est pas qu’elle valorise plus, ou moins, la diversité des cosmovisions que ne le fait la position opposée, mais plutôt qu’elle considère que cette diversité est irréductible. La compréhension du moindre geste technique, ou rituel (la distinction s’efface souvent à ce bout du spectre), demande la compréhension de tout un monde de représentations, de croyances, de pratiques, etc. C’est un peu comme ce conte que m’a raconté un jour un collègue angolais dans lequel un chef de village, triste d’avoir perdu son fils, demande à un chaman de creuser un trou dans le sol et de le hisser hors du monde des morts. Après quelques tentatives, le chaman revient et lui dit : « j’ai bien réussit à trouver ton fils et à le hisser, mais chaque fois que je le monte, ton père mort, l’ancien chef, s’accroche à ses chevilles. Quand je tire plus fort, je me rends compte que ton grand-père, le chef avant lui, est accroché aux chevilles de ton père » et ainsi de suite. Impossible d’extraire un membre de la culture sans que toute la culture ne vienne avec. Impossible (ou à tout le moins, inintéressant) de comprendre la manière dont une culture s’occupe de la forêt sans prendre en compte la complexité de cette culture. Cette perspective, très familière pour les anthropologues, était bien représentée dans la séance sur les éthiques forestière. On y parlait de « complexité sociale », de « cosmovision », de l’importance des tankefigurer (le mot du jour : « idées fondamentales », en suédois) dans la gestion des forêts. Évidemment, il serait faux de dire que toutes ces réflexions sur la pluralité des mondes éthiques et symboliques supposent qu’ils soient « radicalement » incompatibles les uns avec les autres; car après tout si c’était le cas tout dialogue entre humains de cultures différentes serait impossible. Mais disons que dans certains cas la distance culturelle peut être assez considérable (voir mon texte antérieur sur le projet Cyberforest).

À l’autre bout du spectre, nous trouvons des forestiers qui ont décidé d’adopter une approche qu’ils qualifient de « pragmatique » face à la complexité des différences culturelle. C’est l’approche adoptée par une équipe de chercheurs britanniques du Department for Environment, Food, and Rural Affairs (leur Ministère de l’agriculture) dans le cadre d’un projet de coopération au Kenya. Elle consiste, en leurs propres termes, à « désagréger » la culture et les savoirs traditionnels pour n’en retenir que les connaissances techniques, sans avoir à se perdre dans l’analyse des cosmovisions locales. Cette position est souvent représentée (à tort) comme une indifférence crasse aux différences culturelles. Mais cette accusation est trop simpliste. L’équipe britannique, impliquée dans un projet de restauration des populations de l’arbre marula au Kenya (dont les noix servent de base aux produits cosmétiques Body Shop entre autres) admet sans problème la complexité de la cosmovision et des savoirs traditionnels des villageois du Kenya. Mais au lieu de plonger dans cette complexité – et selon eux, de potentiellement s’y perdre – ils choisissent délibérément d’ignorer certains aspects de cette cosmovision et de se concentrer sur les éléments qui ont des implications pratiques directes. Par exemple les scientifiques ignorent, semble-t-il, jusqu’à quelle distance un arbre marulamâle peut fertiliser un arbre marula femelle dans la savane. Ceci pose problème (entre autre pour Body Shop et la peau des bourgeoises des pays du Nord) car si la distance entre les arbres est trop grande, les marula femelles ne produiront pas de noix (curieusement, ceci ne semble pas poser un grand problème pour les villageois kenyans, qui semblent considérer l’arbre comme de la mauvaise herbe). Le savoir scientifique étant muet sur la distance maximale possible entre les arbres, les chercheurs se sont tournés vers les connaissances traditionnelles locales.

Selon les villageois, la fertilisation des marula se ferait par un contact entre les racines des arbres mâles et femelles. Les racines s’étendant sur un rayon maximum de 30m (facile à déterminer, ce sont de grosses racines très proche de la surface), il s’ensuit donc que pour les villageois la distance maximale possible entre un arbre mâle et un arbre femelle ne peut être de plus de 60 mètres. Après confirmation au GPS, les chercheurs se rendent compte, en effet, que les quelques marula conservés dans les villages sont très espacés, mais jamais séparés par plus de 60 mètres. Pourquoi les villageois croient-ils à la fertilisation par contact des racines? L’équipe britannique ne le sait pas. L’important est que la pratique des villageois semble permettre la pollinisation et que l’arbre donne des fruits. En un mot, on ignore la théorie locale « fausse » et on se concentre sur ses résultats pratiques qui, eux, semblent probants. Le système de croyances et de pratiques des villageois a été « désagrégé » et ses parties problématiques ont été « mises entre parenthèses », une manière polie de dire qu’elles ont été ignorées. Mais les résultats sont là…

Que penser de tout cela? Est-il possible de plonger au cœur des visions du monde de chacun pour établir un dialogue entre des systèmes de connaissances différents, ou au contraire est-il possible de mettre entre parenthèse la plus grande partie de cette différence et de trouver des points de rencontre uniquement sur des questions extrêmement circonscrites et techniques (combien de mètres, vous dites, entre ces marula?). La désagrégation peut paraître attrayante à court terme et pour des interventions ponctuelles, sans compter que ça marche, si l’on s’en tient à des objectifs techniques. Mais que mettons-nous exactement entre parenthèse en adoptant une perspective de « désagrégation » de la culture? Il semble que nous perdions la vue d’ensemble, le big picture comme on dit. Occupés à mesurer des racines de marula, les « désagrégateurs » oublient de demander si les villageois veulent reboiser leur village avec cet arbre, s’ils ont une place pour la culture du marula dans leurs pratiques. Il n’est certainement pas nécessaire de produire huit thèses de doctorat sur la signification sociale du marula pour établir un dialogue constructif avec la communauté. En ce sens, je suis d’accord avec certaines des critiques que font les désagrégateurs à l’effet potentiellement paralysant de voir la différence culturelle comme un obstacle (voire un obstacle radicalement insurmontable) à la communication entre les systèmes de savoirs. Mais nous ne pouvons pas, non plus, impunément picorer ce qui nous semble utile dans une culture et ignorer ce qui nous semble « juste » de la cosmovision autour. Il me semble que tout le défi d’une discipline comme la foresterie, à la fois technique et inextricablement liée à la vie des habitants des forêts, est de trouver un équilibre entre le deux.

Ci-joint, un peu de cosmovision… une photo des pierres de prière que les visiteurs déposent à l’entrée du temple bouddhiste de Woljeongsa.






Des humains, des forêts et l’avenir



Ces conférences passent toujours trop rapidement. Ce sont de véritables tourbillons dans lesquels nous nous trouvons bombardés d’expériences, d’informations et de rencontres. Il faut généralement plusieurs mois, sinon des années, avant de pouvoir digérer tout cela. Ce n’est pas pour rien que l’IUFRO ne tient ces rencontres qu’une fois aux cinq ans. Il serait futile de tenter de résumer un tel événement. Mais c’est fichtrement tentant… Alors voici donc le modeste bilan d’un non-forestier qui a passé la semaine à butiner de session thématique en session thématique.

Dans l’introduction à ce blog j’avais annoncé à la blague que je me tiendrais loin des séances traitant de phytopathologie. Finalement, cela n’a pas été trop difficile, compte tenu du fait que les forestiers aussi (du moins dans cette conférence) semblent aussi vouloir s’en tenir loin. Je croyais avoir de la difficulté à trouver suffisamment de séances d’intérêt pour quelqu’un en sciences sociales, mais ça a été tout le contraire. Les forestiers me semblent prendre très au sérieux l’importance des forêts pour les communautés. De la foresterie communautaire à l’importance des questions forestières dans les grandes conférences mondiales sur le changement climatique (comme celle de Cancún qui s’en vient), les interactions entre la forêt et la société semblent au cœur des préoccupations des chercheurs en sciences forestières. Ici, je ne parle pas de vagues liens entre « forêts et sociétés », qui peuvent vouloir dire n’importe quoi, mais plutôt de l’application systématique de méthodes des sciences sociales à la forêt définie et comprise comme un fait social. Bien sûr, comme c’est le cas avec les « désagrégateurs » de culture dont j’ai parlé dans mon dernier texte, certaines de ces applications peuvent être controversées. Mais pour moi c’est là un bon signe : un signe que les sciences naturelles et les sciences sociales développent ici un langage commun. Ce langage, du moins dans le contexte de ce congrès, est passablement anthropocentrique : en bout de ligne, les forêts sont aménagées par les humains et pour les humains. C’est une position que certains considèrent critiquable, mais qui ne heurte aucunement mes sensibilités anthropologiques. Plus nous en apprenons sur les interactions entre les humains et la forêt, plus nous nous rendons compte de notre longue histoire de transformation active des écosystèmes forestiers… et de notre longue histoire d’adaptation aux environnements changeants.

Cette idée d’adaptation est revenue à plusieurs reprises lors de la conférence, notamment en lien avec les changements climatiques. Généralement, elle était abordée sous l’angle de la mitigation des effets néfastes du réchauffement planétaire. Il a été beaucoup question de la manière dont la reforestation peut à la fois contribuer à ralentir ce réchauffement (en créant des puits de carbone, par exemple) et comment elle joue un rôle dans le contrôle des effets du réchauffement lui-même (comme en mitigeant les inondations dans les régions à risque). Comme ma propre discipline, les sciences forestières semblent en mode d’identification et de résolution de problèmes lorsqu’il est question de changements climatiques. Des millions d’humains voient présentement leur environnement se dégrader considérablement. Il s’assèche, se désertifie ou, comme pour ces communautés côtières inuit construites sur ce qui était encore du pergélisol il n’y a pas si longtemps, s’effondre dans les eaux de l’océan arctique. La notion d’adaptation, partagée par les sciences naturelles et l’anthropologie, est ancienne tant pour les premières que pour la seconde. Mais à en juger par les contributions à cette conférence, elle fera vraisemblablement un retour en force dans notre manière de comprendre les rapports entre les communautés humaines et leur environnement dans les années qui viennent.

Comme Darwin nous l’a montré, parler d’adaptation nous demande d’adopter une perspective historique. À mon grand plaisir, j’ai pu constater que plusieurs forestiers n’ont pas peur de parler du futur dans leurs recherches. Les sciences sociales sont plus timides sur cette question aujourd’hui, et c’est notre perte. Pour ce qui est de parler du passé, par contre, il reste encore du chemin à faire dans les sciences forestières. Sur le millier de présentations par affiches exposées dans le grand hall de la conférence je n’ai réussi à n’en identifier qu’une seule qui utilisait explicitement des archives dans sa méthodologie (il s’agit d’une étude de la variation de la distribution de la biomasse et des essences forestières en France entre 1920 et 2009). Je n’ai évidemment pas pu lire en détail toutes les affiches. Mais il ne semble pas exagéré de dire que les archives forestières sont sous-utilisées dans la recherche telle que représentée à la conférence de l’IUFRO. Les archives sont un outil essentiel pour introduire une profondeur historique dans notre compréhension des possibilités et des stratégies d’adaptation humaine aux stresseurs sociaux et environnementaux. Si l’adaptation des communautés humaines à leurs environnements forestiers changeants est pour demeurer un thème incontournable dans les années à venir, il est évident que les forestiers devront développer une capacité plus grande à tirer des leçons du passé.

Pour terminer, j’aimerais remercier Patrick Blanchet. Non seulement a-t-il eu l’idée de ce blog, mais il est également responsable de l’ensemble de sa réalisation technique, de la création du site à sa mise à jour quotidienne. Il ne me restait plus qu’à taper sur un clavier et tenter de produire des photos qui ne soient pas trop floues. J’encourage fortement les membres de la SHFQ qui participeront à des conférences à tenter l’expérience que nous avons faite avec ce blog. Je ne cacherai pas que certains des textes que vous avez lus ont dû être rédigés aux petites heures du matin après une longue journée. Les conférences ne nous laissent jamais guère de temps pour de telles choses. Mais les bénéfices compensent largement le petit effort supplémentaire qu’à demandé ce blog. Il devient rapidement un lieu où s’articulent et se conservent des réflexions qui se seraient autrement envolées avec les conversations qui les ont faites naître. Alors, un peu de courage et… au plaisir de vous lire!