vendredi 8 octobre 2010

Des mondes entre parenthèses

Les forestiers sont bien conscients aujourd’hui que l’un des défis majeurs de leur discipline consiste à trouver des méthodes et des approches à leur travail qui tiennent compte de l’incroyable diversité culturelle des habitants et des usagers des forêts. Ils doivent en partie cette prise de conscience à leur collègue Jack Westoby, l’un de leurs vénérables ancêtres britannique, qui, apparemment, a eu le bon sens d’affirmer que la foresterie serait sociale, ou elle ne serait pas.

Bien sûr, ce problème (dans le bon sens de défi stimulant) de la diversité culturelle est bien connu des anthropologues. Nous en faisons notre pain et notre beurre depuis près d’un siècle et demi maintenant et nos ancêtres parfois plus ou moins vénérables, les explorateurs et missionnaires qui ont parcouru le globe et qui nous ont laissé leurs récits de voyages, avaient compris la complexité de comprendre et de dialoguer avec l’ « Autre » bien avant que notre discipline ne se structure en science.

Nous partageons donc ce défi en commun, mais après avoir passé une journée dans des séances sur la diversité des éthiques forestières et des savoirs environnementaux traditionnels, je constate que la gamme des options envisagées par les forestiers pour intégrer cette diversité à leur pratique entre parfois dans des territoires peu prisés par les anthropologues. Dans l'esprit de scientificité qui anime cette conférence et mes conversations avec mes amis forestiers, permettez-moi un petit diagramme pour m’expliquer :

Comme son étiquette le laisse entendre, la perspective qui considère la différence culturelle comme une « altérité radicale » voit les humains comme vivant dans des « mondes » différents. Ce n’est pas qu’elle valorise plus, ou moins, la diversité des cosmovisions que ne le fait la position opposée, mais plutôt qu’elle considère que cette diversité est irréductible. La compréhension du moindre geste technique, ou rituel (la distinction s’efface souvent à ce bout du spectre), demande la compréhension de tout un monde de représentations, de croyances, de pratiques, etc. C’est un peu comme ce conte que m’a raconté un jour un collègue angolais dans lequel un chef de village, triste d’avoir perdu son fils, demande à un chaman de creuser un trou dans le sol et de le hisser hors du monde des morts. Après quelques tentatives, le chaman revient et lui dit : « j’ai bien réussit à trouver ton fils et à le hisser, mais chaque fois que je le monte, ton père mort, l’ancien chef, s’accroche à ses chevilles. Quand je tire plus fort, je me rends compte que ton grand-père, le chef avant lui, est accroché aux chevilles de ton père » et ainsi de suite. Impossible d’extraire un membre de la culture sans que toute la culture ne vienne avec. Impossible (ou à tout le moins, inintéressant) de comprendre la manière dont une culture s’occupe de la forêt sans prendre en compte la complexité de cette culture. Cette perspective, très familière pour les anthropologues, était bien représentée dans la séance sur les éthiques forestière. On y parlait de « complexité sociale », de « cosmovision », de l’importance des tankefigurer (le mot du jour : « idées fondamentales », en suédois) dans la gestion des forêts. Évidemment, il serait faux de dire que toutes ces réflexions sur la pluralité des mondes éthiques et symboliques supposent qu’ils soient « radicalement » incompatibles les uns avec les autres; car après tout si c’était le cas tout dialogue entre humains de cultures différentes serait impossible. Mais disons que dans certains cas la distance culturelle peut être assez considérable (voir mon texte antérieur sur le projet Cyberforest).

À l’autre bout du spectre, nous trouvons des forestiers qui ont décidé d’adopter une approche qu’ils qualifient de « pragmatique » face à la complexité des différences culturelle. C’est l’approche adoptée par une équipe de chercheurs britanniques du Department for Environment, Food, and Rural Affairs (leur Ministère de l’agriculture) dans le cadre d’un projet de coopération au Kenya. Elle consiste, en leurs propres termes, à « désagréger » la culture et les savoirs traditionnels pour n’en retenir que les connaissances techniques, sans avoir à se perdre dans l’analyse des cosmovisions locales. Cette position est souvent représentée (à tort) comme une indifférence crasse aux différences culturelles. Mais cette accusation est trop simpliste. L’équipe britannique, impliquée dans un projet de restauration des populations de l’arbre marula au Kenya (dont les noix servent de base aux produits cosmétiques Body Shop entre autres) admet sans problème la complexité de la cosmovision et des savoirs traditionnels des villageois du Kenya. Mais au lieu de plonger dans cette complexité – et selon eux, de potentiellement s’y perdre – ils choisissent délibérément d’ignorer certains aspects de cette cosmovision et de se concentrer sur les éléments qui ont des implications pratiques directes. Par exemple les scientifiques ignorent, semble-t-il, jusqu’à quelle distance un arbre marulamâle peut fertiliser un arbre marula femelle dans la savane. Ceci pose problème (entre autre pour Body Shop et la peau des bourgeoises des pays du Nord) car si la distance entre les arbres est trop grande, les marula femelles ne produiront pas de noix (curieusement, ceci ne semble pas poser un grand problème pour les villageois kenyans, qui semblent considérer l’arbre comme de la mauvaise herbe). Le savoir scientifique étant muet sur la distance maximale possible entre les arbres, les chercheurs se sont tournés vers les connaissances traditionnelles locales.

Selon les villageois, la fertilisation des marula se ferait par un contact entre les racines des arbres mâles et femelles. Les racines s’étendant sur un rayon maximum de 30m (facile à déterminer, ce sont de grosses racines très proche de la surface), il s’ensuit donc que pour les villageois la distance maximale possible entre un arbre mâle et un arbre femelle ne peut être de plus de 60 mètres. Après confirmation au GPS, les chercheurs se rendent compte, en effet, que les quelques marula conservés dans les villages sont très espacés, mais jamais séparés par plus de 60 mètres. Pourquoi les villageois croient-ils à la fertilisation par contact des racines? L’équipe britannique ne le sait pas. L’important est que la pratique des villageois semble permettre la pollinisation et que l’arbre donne des fruits. En un mot, on ignore la théorie locale « fausse » et on se concentre sur ses résultats pratiques qui, eux, semblent probants. Le système de croyances et de pratiques des villageois a été « désagrégé » et ses parties problématiques ont été « mises entre parenthèses », une manière polie de dire qu’elles ont été ignorées. Mais les résultats sont là…

Que penser de tout cela? Est-il possible de plonger au cœur des visions du monde de chacun pour établir un dialogue entre des systèmes de connaissances différents, ou au contraire est-il possible de mettre entre parenthèse la plus grande partie de cette différence et de trouver des points de rencontre uniquement sur des questions extrêmement circonscrites et techniques (combien de mètres, vous dites, entre ces marula?). La désagrégation peut paraître attrayante à court terme et pour des interventions ponctuelles, sans compter que ça marche, si l’on s’en tient à des objectifs techniques. Mais que mettons-nous exactement entre parenthèse en adoptant une perspective de « désagrégation » de la culture? Il semble que nous perdions la vue d’ensemble, le big picture comme on dit. Occupés à mesurer des racines de marula, les « désagrégateurs » oublient de demander si les villageois veulent reboiser leur village avec cet arbre, s’ils ont une place pour la culture du marula dans leurs pratiques. Il n’est certainement pas nécessaire de produire huit thèses de doctorat sur la signification sociale du marula pour établir un dialogue constructif avec la communauté. En ce sens, je suis d’accord avec certaines des critiques que font les désagrégateurs à l’effet potentiellement paralysant de voir la différence culturelle comme un obstacle (voire un obstacle radicalement insurmontable) à la communication entre les systèmes de savoirs. Mais nous ne pouvons pas, non plus, impunément picorer ce qui nous semble utile dans une culture et ignorer ce qui nous semble « juste » de la cosmovision autour. Il me semble que tout le défi d’une discipline comme la foresterie, à la fois technique et inextricablement liée à la vie des habitants des forêts, est de trouver un équilibre entre le deux.

Ci-joint, un peu de cosmovision… une photo des pierres de prière que les visiteurs déposent à l’entrée du temple bouddhiste de Woljeongsa.






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